Episode 11/ Et si ?

  1. « Je ne sais pas » fut la réponse de Papa lorsqu’un jour je lui demandai le métier qu’il aurait aimé exercé s’il avait eu un destin différent. Il m’avoua qu’il n’y avait jamais pensé. Je suppose que c’est parce qu’il a baigné dans le travail depuis son plus jeune âge, et qu’il n’a pas eu cette chance que d’autres et moi-même avons eue d’étudier, de choisir notre voie professionnelle. Aujourd’hui, lorsque je le questionne à nouveau, et que je lui demande d’y réfléchir, il me dit « Médecin. Médecin pour avoir une vie aisée tout en soignant des gens ».
 
Lorsque Papa et la famille retournèrent à Bac Liu, ils y restèrent trois mois. Après quoi, ils se réinstallèrent à Ho Chi Minh de manière légale cette fois-ci, en louant un petit appartement. Grand-mère et ses nombreux enfants et petits-enfants étaient serrés comme des sardines. Mais il valait mieux cela que de dépendre et d’abuser de l’hospitalité des voisins.
 
Papa réussit à se lier d’amitié avec d’autres réfugiés du quartier. Ils avaient même fait une fois une sortie ensemble. C’était une après-midi cueillette de fruits du jacquier. Le fruit du jacquier est cultivé uniquement en Asie du Sud-Est. Papa se rappelle avoir été impressionné par leur énorme taille. Et effectivement, c’est l’un des plus gros fruits au monde ! Papa s’était empressé de goûter ce fruit charnu pour la première fois de sa vie. C’était une saveur douce et sucrée. Comme un mélange d’ananas et de mangue à la fois.
 
La grande fratrie se mit rapidement à travailler. Tonton 3 vendit des beignets de banane faits maison. Tonton 5 et 7 ainsi que Grande Tata tentèrent de vendre des cigarettes au marché. Tonton 6 s’occupa de distribuer des billets de cinéma. Trop jeune pour travailler, Petite Tata resta à la maison avec Grand-mère. Quant à Papa, il rencontra des difficultés à vendre du pain à la station de bus, mais finit par avoir plus de succès avec les cigarettes.
 
Pendant ce temps, Tonton 2 remua ciel et terre pour retrouver les siens. Ce ne fut qu’au bout d’un an qu’il sut que sa femme, ses enfants ainsi que sa maman, ses frères et sœurs se trouvaient au Vietnam, grâce à ce fameux ami thaïlandais. Pour Tonton 2, ce fut le moment propice d’entamer sa demande d’asile pour les Etats-Unis, son pays coup de cœur. Il effectua également une demande pour la France car on n’est jamais à l’abri d’un refus.
 
La France ayant accepté sa demande en premier, il saisit cette opportunité en or et atterrit à Paris quelques temps après. Tonton 2 ne chôma pas longtemps. Il se tua vite à la tâche pour venir en aide à toute la grande famille en envoyant ses économies. La journée, il était employé chez Peugeot. En fin de journée, livreur de fruits et légumes. Le soir, plongeur dans un restaurant. Usé, mort de fatigue, il finit par crier au secours quatre mois plus tard auprès de son petit frère Tonton 4. Ce dernier arriva à Paris peu de temps après.
 
Trois années s’écoulèrent. Durant cette période à Ho Chi Minh, chaque membre de la famille travailla dur. Tonton 6, lui, continuait à soulever des montagnes pour retrouver sa fille. Il questionnait chaque personne qu’il croisait. Il allait régulièrement à la frontière régulièremen pour interroger les rescapés. Il leur demandait s’ils n’avaient pas vu une petite fille prénommée « Sopha » d’environ 3 ans. Puis 4 ans. 5 ans. 6 ans. Après plus de 2000 jours après la séparation, la fille de Tonton 6 restait toujours introuvable.
 
Je ne peux imaginer à quel point c’est triste et frustrant de ne pas savoir. Ne pas savoir où se trouve notre enfant. Notre chair. Moi qui suis devenue mère depuis peu, j’ai le cœur noué rien que d’y penser. Chaque minute, chaque heure, chaque jour était un nouvel instant pour Tata et Tonton 6 de se poser des milliers questions. D’imaginer d’innombrables scènes. « Et si elle mourrait de faim ? Et si elle était maltraitée ? Et si elle ne faisait plus partie de ce monde ? Et si on ne la retrouvait jamais ? Et si… ? »
La suite au prochain épisode.