Episode 13/ La rumeur

Une once de déception s’afficha sur le visage de l’Oncle lorsque son neveu refusa la main de sa fille. La décision de Papa fut vite tranchée quand il reçut une excellente nouvelle : la France ouvrait ses portes et avait accepté de l’accueillir. Papa n’en revenait pas. Il venait de recevoir le sésame pour la France. Pour Papa, cette opportunité, cette chance qui s’offrait à lui fut en grande partie grâce à son aîné Tonton 2.


Tonton 2, qui se tuait à la tâche pour nourrir la grande fratrie, devait également prendre le temps d’effectuer les démarches administratives pour chaque membre. Il n’eut plus de vie entre ses trois jobs, la paperasse et les allers-retours au service de l’immigration. Tonton 2 dut chercher, solliciter de l’aide autour de lui pour la traduction car il ne parlait pas un mot de français. Sa patience et sa persévérance finirent par payer.


En 1978, trois ans après la prise de pouvoir des Khmers rouges, chaque membre de la famille décrocha progressivement le statut de réfugié politique. Ils s’envolèrent pour Paris en quatre vagues. Grand-mère, Tonton 5, Petite Tata, Papa, ainsi que la femme et les enfants de Tonton 2 furent les premiers à poser le pied sur le sol français. Vinrent ensuite Petit Tonton et Tonton 7. Grande Tata fut la dernière à rejoindre la fratrie.


Quant à Tonton 6, ce fut avec le cœur déchiré qu’il quitta le Vietnam avec sa femme et son fils, en troisième lieu, sans leur petite fille, toujours introuvable. Au bout de trois ans de recherches sans relâche, ils avaient fini par perdre espoir. Et les 12 000 kilomètres qui séparent l’Asie et la France n’arrangeraient guère les choses.


La grande famille, y compris Papa, prirent l’avion pour la première fois de leur vie. Ils furent tous émerveillés, subjugués par cet engin gigantesque composé d’énormes ailes et d’hélices. Comment un appareil aussi démesuré pouvait voler ? Sans compter le poids des personnes et valises qui alourdissaient davantage l’avion, se questionna Papa.

Même si Papa avait confiance en l’ingéniosité, l’intelligence de l’Homme, il appréhendait le décollage. Le bruit assourdissant du moteur ne le rassurait pas. Une peur s’installa, et lorsque l’avion commença à prendre de la vitesse, Papa sentit son rythme cardiaque s’accélérer, ses mains devenir moites. Soudain, le haut de son corps était pris par une micro- paralysie au moment où l’avion se pencha net vers le ciel. Papa n’avait jamais ressenti cela auparavant. Il ne sait pas comment l’expliquer, mais je devine que cette sensation était de l’adrénaline.


Dans les souvenirs de Papa, ce fut le luxe dans l’avion. L’équipage Air France leur avait servi plusieurs plateaux repas, proposé des boissons et même du vin. Papa fut marqué par leur gentillesse, leur bienveillance. Heureux de l’expérience qu’il était en train de vivre et surexcité à l’idée de retrouver son grand frère après plus de trois ans, Papa ne réussit guère à fermer l’œil durant ces douze heures de vol.


Lorsque Papa me transmettait des bribes de souvenirs, une scène lui vint tout à coup à l’esprit et le fit pouffer de rire. Il se rappelle avoir fait une drôle de chose dans l’avion. Papa et la famille n’avaient jamais côtoyé de français auparavant et ignoraient leur culture. Ils avaient seulement entendu des « on-dit ». Alors, pendant le vol, Papa voulait vérifier la rumeur. Mais qu’en est-elle ? S’avère t-elle vraie ?

La suite au prochain épisode ????

Prend soin de toi.